"Celui qui met son nom sur le menu, il prend quand même vachement de risques, vu le niveau (des convives)", relève Gérald Passedat, triple étoilé du Petit Nice, à Marseille (sud).
Celui qui signe le menu pour ce dîner, offert par la région Centre-Val de Loire et les sponsors à tout ce que la France compte de plus dur à satisfaire à table, est le chef deux étoiles local Christophe Hay, adepte de la réhabilitation des poissons d'eau douce de la région.
Dans la salle d'honneur du château, que le roi François Ier a fait construire à sa gloire à la Renaissance, pas moins de "200 étoiles passées et à venir", indique la direction du Michelin, réparties sur une cinquantaine de tables, avec un plan pensé pour ne pas risquer l'incident diplomatique entre rivaux, ex en cuisine ou à la ville, critiques gastronomiques honnis et égo de chefs froissés.
L'audacieuse parure de silure fumée sur chou pointu arrive, puis la poularde au vinaigre et le dessert, une "comme une tatin" moquée pour son nom et pourtant engloutie.
Certains chefs, égayés par le Chenin blanc du château, commentent et critiquent - parfois très drôlement - les plats, préparés par des élèves de lycées hôteliers du coin fiers comme des paons.
"Petite polenta et basta"
A une table, on boude l'assiette pour se gaver de pain, sortant ostensiblement même la tablette de chocolat noir offerte dans une pochette cadeau.
En voyant la cheminée de réception et les bois suspendus dans la salle d'apparat, Emmanuel Renaut, trois étoiles à Megève, dans les Alpes françaises, rêve d'un "cerf à la broche", avec une "petite polenta et basta", dit-il à l'AFP.
Il savoure d'avoir exceptionnellement fermé son restaurant pour prendre la voiture et s'offrir ce moment de convivialité entre collègues.
A sa table, "Manu" et les chefs "Fred" (Anton) et "Gégé" (Passedat) s'animent, se montrent des recettes sur leurs téléphones.
Entre l'entrée et le plat, les 11 étoiles à eux trois poussent aussi un coup de gueule contre un fournisseur de caviar chinois, parlent de leurs ambitions et de leur organisation de service.
Gérald Passedat se lance dans une tirade contre "la créativité, qui ne veut rien dire, surtout quand ça devient pas bon".
"Il s'y croit déjà"
Plus loin, les conversations d'un chef très médiatique tournent autour de la taille du bateau acheté, puis des montres. Un objet devenu le fétiche des chefs à succès, parfois égéries de marques d'horlogerie (Cyril Lignac, Anne-Sophie Pic, Philippe Etchebest...).
Les femmes sont rarissimes à ce repas, comme dans le milieu.
En fin de soirée, les convives desserrent la ceinture, sortent fumer une cigarette ou dévalent l'escalier à double vis du château, réalisation architecturale unique inspirée par Léonard de Vinci, en faisant des photos-souvenirs.
Le retour en bus donne lieu à des confidences sur l'angoisse des dernières heures d'attente avant le redouté palmarès, qui sera révélé lors d'une cérémonie lundi à 17h00 (16h00 GMT) au Palais des congrès de Tours (centre-ouest).
"Pour les trois étoiles, on sait. Pour les deuxièmes, on se doute. Pour les premières, franchement, tout est possible, j'y crois", assure à l'AFP un chef du sud-ouest, âgé de 31 ans, invité au dîner et voyant là un indice.
A 02h30 du matin, le "plop" d'un bouchon de champagne déclenche la rigolade générale. Un jeune chef parisien, dont le nom circule beaucoup pour la 2e étoile, a débouché une bouteille. "Il s'y croit déjà, en fait, le gars !", lance un autre.